Financement des PME en RDC : et si la prochaine révolution financière partait des bancs de l’église ?

Par Pépin Ilonga Nkupo, Ph.D, économiste monétariste financier, docteur en économie et gestion de l’Université de Mons (Belgique), diplômé de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de l’Université de Kinshasa. Fort de plus de vingt ans d’expérience bancaire en Afrique centrale et en Europe, notamment chez BGFIBank RDC, Rawbank, Crédit Agricole CIB, BNP Paribas et Société Générale.

Dans un pays où moins de 4 % de la population a accès aux services bancaires classiques, mais où les églises font salle comble chaque dimanche et drainent des millions de francs congolais en dîmes et offrandes, la question mérite d’être posée franchement : et si la prochaine révolution financière de la République démocratique du Congo partait des bancs de l’église ?

C’est la conviction que je défends, après vingt ans passés dans les banques, de Kinshasa à Paris, et une étude menée auprès de 595 entrepreneurs à Kinshasa, Lubumbashi, Goma et Matadi. J’y livre un diagnostic sans complaisance sur les blocages du financement des PME en RDC, et je propose une voie de sortie aussi inattendue que pragmatique.

Un paradoxe congolais qui coûte cher

La RDC est un pays de paradoxes. Immensément riche en ressources naturelles, elle figure pourtant parmi les économies les moins bancarisées du monde. Les PME, qui constituent l’essentiel du tissu économique congolais, se heurtent quotidiennement à un mur : celui du crédit inaccessible. En banque, les taux d’intérêt oscillent entre 15 et 20 %. Dans le secteur informel, ils grimpent jusqu’à 40 ou 50 %. Des chiffres asphyxiants pour tout entrepreneur qui tente de se lancer ou de se développer.

Face à cette impasse, les Congolais ont, comme souvent, trouvé des solutions par eux-mêmes. Famille, amis, communauté, église : 69 % des PME que j’ai interrogées déclarent avoir financé leur démarrage par ces canaux informels. Un chiffre qui en dit long sur la défaillance du système financier officiel, mais aussi sur la vitalité des solidarités communautaires.

Pour bien saisir les enjeux, rappelons ce qu’est le crowdfunding, ou financement participatif : il s’agit de récolter de petites sommes auprès d’un grand nombre de personnes — généralement via Internet ou le téléphone mobile — pour financer un projet, sans passer par une banque. Il en existe trois formes : le don (donation-based), où les contributeurs ne reçoivent rien en retour ; le prêt (lending), où les fonds sont remboursés avec ou sans intérêts ; et l’investissement en capital (equity), où les contributeurs deviennent actionnaires. Dans le contexte des églises congolaises, les dîmes et offrandes relèvent clairement du donation-based : les fidèles donnent sans attendre de retour, dans une logique purement spirituelle.

Le mobile money, silencieuse révolution

Pendant que les banques traditionnelles regardaient ailleurs, une révolution silencieuse s’opérait dans les poches des Congolais. Aujourd’hui, 67 % de la population a accès à M-Pesa, Airtel Money ou Orange Money — un taux sans commune mesure avec la pénétration bancaire classique.

Les chiffres de mon étude sont formels : l’accès au mobile money augmente significativement les chances d’obtenir du financement. Un entrepreneur disposant d’un compte Airtel Money a 1,45 fois plus de chances d’accéder à un capital qu’un entrepreneur sans compte mobile. La raison est simple : les transactions mobiles créent une traçabilité numérique que les microfinances utilisent déjà pour établir un scoring simplifié. Combinés, le mobile money et le financement communautaire atteignent un effet de +0,541 sur l’accès au capital — un résultat économétriquement robuste.

En d’autres termes, votre historique de transactions sur votre téléphone vaut désormais mieux qu’un dossier bancaire vide. C’est une bonne nouvelle. Mais insuffisante, tant que cette dynamique reste confinée à l’informel.

Les Églises, berceaux de la confiance

C’est là qu’intervient la partie la plus audacieuse de ma réflexion. Les églises congolaises — évangéliques, catholiques, de réveil — représentent l’une des plus grandes concentrations de capital social du pays. Chaque semaine, elles mobilisent des foules, collectent des fonds et entretiennent des réseaux de confiance qu’aucune institution financière ne saurait rivaliser.

Mais soyons clairs : il ne s’agit pas de transformer le pasteur en banquier. Les églises ne doivent pas chercher à devenir des institutions financières. Collecter des fonds pour les prêter avec promesse de remboursement ou de rendement est illégal en RDC. Cela les exposerait à des poursuites judiciaires et à une perte irrémédiable de la confiance de leurs fidèles.

Trois verrous rendent en effet impossible toute dérive vers le lending ou l’equity : le pouvoir d’achat limité des fidèles, l’absence de cadre réglementaire autorisant les églises à opérer comme institutions financières, et l’inexistence d’outils de scoring, de garanties ou de recouvrement structuré.

Le rôle que je leur assigne est celui d’un catalyseur, non d’un opérateur financier. Les églises apportent la confiance et la masse critique. Des plateformes agréées de crowdfunding apportent, elles, la conformité légale et la gestion des risques. C’est ce que j’appelle un écosystème hybride : une alliance naturelle entre la force communautaire des églises et le savoir-faire technique des professionnels de la finance. Concrètement, cela pourrait prendre plusieurs formes : orienter les collectes mobiles vers un fonds de garantie pour PME, nouer des partenariats avec des plateformes de financement participatif légalement constituées, ou encore flécher une partie des dons vers des projets productifs — dans l’agriculture, l’énergie solaire ou la petite industrie — gérés par des tiers compétents.

Un cadre légal à construire d’urgence

Pour que ce potentiel se concrétise, l’État congolais doit jouer son rôle. Et sur ce terrain, le retard est préoccupant : le crowdfunding évolue aujourd’hui en RDC dans un vide juridique total. Aucun cadre ne protège les contributeurs, aucune règle ne balise les plateformes qui opèrent déjà, souvent dans l’ombre. Je formule à cet égard cinq recommandations précises à l’intention des décideurs publics.

1.  Créer un fonds de garantie public pour réduire le coût du crédit aux PME, aujourd’hui insoutenable.

2.  Adopter un cadre réglementaire léger et adapté, qui protège les investisseurs sans étouffer l’innovation — car aujourd’hui, c’est un véritable no man’s land juridique.

3.  Investir massivement dans la formation à la finance numérique : près de 80 % des entrepreneurs congolais ignorent qu’ils peuvent utiliser leur historique M-Pesa pour construire un dossier de crédit, une méconnaissance qui les prive d’un levier pourtant à portée de main.

4.  Créer des hubs d’entrepreneuriat à Kinshasa, Goma, Lubumbashi et Matadi, sous forme d’incubateurs et d’espaces de coworking.

5.  Encourager des partenariats public-privé ambitieux entre banques, opérateurs mobiles et gouvernement, pouvant aboutir à des produits de crédit mobile co-développés et adaptés à nos réalités.

L’heure des choix

La RDC est à la croisée des chemins. Notre pays a besoin d’un tissu entrepreneurial fort, capable de créer des emplois et de transformer ses ressources locales. Or ce tissu étouffe faute de financement accessible.

Je suis convaincu que la réponse ne viendra pas uniquement des banques centrales ou des bailleurs internationaux. Elle viendra aussi, et peut-être surtout, de notre capacité collective à mobiliser nos propres ressources internes — celles qui circulent déjà, discrètement, entre les mains de millions de Congolais.

La RDC ne manque pas d’argent. Elle manque d’argent à un coût raisonnable. Le problème n’est pas la rareté des ressources : c’est leur coût prohibitif et l’absence de traçabilité.

« En RDC, nous avons sauté la révolution bancaire classique. Mais nous pouvons faire du crowdfunding communautaire et du mobile money les deux ailes d’un même envol : celui d’une finance inclusive, décentralisée et ancrée dans nos réalités. Les églises ne sont pas des banques, mais elles peuvent être des berceaux de confiance. À nous de construire les ponts légaux et numériques qui transformeront la générosité en investissement productif. »

Il reste à savoir si les pouvoirs publics, les opérateurs mobiles, les institutions financières et les églises elles-mêmes sauront se retrouver autour d’une même table. L’enjeu dépasse la technique financière. Il touche à la question fondamentale de savoir quel modèle de développement nous voulons construire pour nos citoyens.

Et dans ce débat, la voix des communautés — celles qui se retrouvent chaque dimanche, téléphone en poche et offrande à la main — mérite plus que jamais d’être entendue.

Pépin Ilonga Nkupo, Ph.D — Économiste Monétariste Financier