Tribune d’Abebe Haile-Gabriel, Sous-Directeur général de la FAO et Représentant régional pour l’Afrique, et de Manuel Barange, Sous-Directeur général de la FAO et Directeur de la Division des pêches et de l’aquaculture.
Mombasa (Kenya), 16 juin 2026

Partout en Afrique, la demande en aliments aquatiques augmente à mesure que la population croît. Pourtant, l’offre peine à suivre le rythme. Cette situation est préoccupante, car les aliments aquatiques ne constituent pas un produit de niche sur le continent : ils représentent une source essentielle de nourriture, de moyens d’existence et d’échanges commerciaux.
Selon la dernière édition de The State of World Fisheries and Aquaculture, publiée par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Mombasa, au Kenya, les aliments d’origine animale aquatique fournissent 19 % des protéines animales disponibles sur le continent — la deuxième contribution la plus élevée au monde parmi les différentes régions. Dans certains pays et communautés, notamment le long des côtes, des fleuves, des rivières et des lacs, cette contribution est encore plus importante.
Pourtant, l’Afrique affiche la plus faible disponibilité par habitant en aliments d’origine animale aquatique au monde, avec seulement 9,1 kg par personne et par an — soit la moitié de la moyenne mondiale.
Des pêches continentales vitales, mais sous pression
Les pêches de capture durables sont indispensables à une économie bleue durable. Elles représentent 54 % de la production mondiale d’animaux aquatiques. Dans la région des Grands Lacs, les bassins du Niger et du Congo, ainsi que dans d’innombrables écosystèmes d’eau douce, les pêches continentales fournissent une alimentation nutritive et abordable là où les alternatives sont souvent limitées, tout en soutenant des millions d’emplois le long de la chaîne de valeur dans les communautés rurales.
Cependant, les pêches de capture seules ne pourront pas répondre aux besoins alimentaires futurs de l’Afrique. Les stocks halieutiques sauvages ont des limites biologiques, et nombre d’entre eux sont déjà soumis à une forte pression. Dans le même temps, la population africaine continue de croître plus rapidement que dans toute autre région du monde. Selon la FAO, la production africaine d’aliments aquatiques devra augmenter de 7 % d’ici à 2050 pour simplement maintenir les niveaux actuels de disponibilité par habitant. Sans action concertée, la croissance de l’offre ne suivra pas celle de la demande, entraînant une baisse de la disponibilité par habitant et une pression accrue sur les autres systèmes alimentaires.
Aujourd’hui déjà, l’Afrique dépend des importations de produits animaux aquatiques pour répondre à la demande intérieure. Le continent est un importateur net de produits aquatiques en volume. Alors que la population augmente et que les prix du poisson restent sous pression, cette dépendance ne fera que s’accentuer en l’absence de politiques volontaristes.
L’aquaculture : le secteur qui progresse le plus vite, mais encore marginal

L’aquaculture — l’élevage de poissons et d’autres animaux aquatiques — est le secteur de production alimentaire qui connaît la croissance la plus rapide au monde, et l’Afrique y enregistre le taux de croissance le plus élevé. Depuis 2000, la production aquacole du continent a progressé de près de 8 % par an en moyenne. Malgré cette dynamique, l’Afrique ne représente encore que 2,3 % de la production mondiale d’animaux aquatiques issus de l’aquaculture, et l’aquaculture ne représente que 18 % de la production totale du continent.
Des pays comme l’Égypte, le Nigéria, le Ghana, l’Ouganda et la Zambie montrent déjà ce qu’il est possible d’accomplir. À elle seule, l’Égypte produit les deux tiers du poisson d’élevage du continent. Toutefois, en dehors d’un nombre limité de pays, le potentiel reste largement inexploité. Les petits producteurs, qui constituent l’épine dorsale de la production dans de nombreux pays, continuent de se heurter à des difficultés d’accès aux financements et à l’appui technique nécessaires pour développer leurs activités.
Des politiques et des investissements, pas seulement de la bonne volonté
Pour combler cet écart, les gouvernements devront considérer les pêches, l’aquaculture et, plus largement, l’économie océanique comme des secteurs stratégiques étroitement liés à la sécurité alimentaire, à l’emploi et à la résilience économique, conformément aux ambitions du Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine (PDDAA).
Cela implique d’investir dans la recherche, d’améliorer les systèmes d’approvisionnement en semences et en aliments aquacoles, de renforcer les services de vulgarisation et de mettre en place des cadres politiques favorables à l’investissement privé. Cela suppose également de renforcer la gestion des pêches continentales et marines, essentielles pour la nutrition, les moyens d’existence et les économies locales à travers le continent.
Mais l’enjeu n’est pas seulement d’augmenter la production. L’Afrique a l’occasion de développer des systèmes alimentaires aquatiques plus inclusifs, plus résilients et plus durables. Le continent dispose encore du temps nécessaire pour éviter certaines des erreurs environnementales observées ailleurs — notamment en favorisant dès le départ des systèmes aquacoles performants fondés sur une utilisation responsable de l’eau, une biosécurité rigoureuse et une meilleure planification spatiale.
Les enjeux sont considérables. L’inaction ne ferait qu’accentuer l’écart entre la demande et la disponibilité, accroître la dépendance aux importations et exercer une pression encore plus forte sur des ressources déjà fragilisées. À l’inverse, grâce à des politiques adaptées et à des investissements ciblés, les aliments aquatiques pourraient devenir l’un des leviers les plus puissants dont dispose l’Afrique pour lutter contre la malnutrition, créer des emplois et bâtir des systèmes alimentaires plus résilients — une vision portée par le programme et la feuille de route de la Transformation bleue de la FAO.
Ce qui provient des océans, des fleuves, des rivières et des lacs contribuera de manière déterminante à l’avenir économique et nutritionnel du continent.
Abebe Haile-Gabriel & Manuel Barange / FAO
