Le Congo se trace, le Congo se chiffre

Un identifiant numérique national, un budget rectificatif validé, un parc agro-industriel d’un milliard de dollars, et une formule qui résume tout : « Tant que la justice n’envoie pas 50 grands voleurs à Makala, la corruption aura gagné. » La semaine du 8 au 13 juin 2026 a été celle où la RDC a tenté de mettre des chiffres, des cartes et des comptes sur ses ambitions.

par N. BAF

Kinshasa, 13 juin 2026 

Il y a une expression qui revient, semaine après semaine, dans les communiqués du gouvernement congolais : « traçabilité ». Cobalt traçable, prix traçables, identité numérique, archives géologiques restituées, stocks pétroliers enfin recensés — cette semaine en offre une nouvelle déclinaison presque chaque jour. Le fil conducteur n’est donc pas tant l’annonce que la méthode : savoir ce que l’on possède, qui le détient, et où ça circule.

Le symbole le plus fort est sans doute le RDC-PASS, lancé samedi par le président Tshisekedi. Un identifiant numérique gratuit, qui ne remplace aucune carte d’identité mais ambitionne de devenir la clé d’accès unique à une administration enfin interconnectée. L’initiative s’ajoute à une liste qui s’allonge : le guichet numérique de l’État, l’outil TALO qui scrute désormais 50 000 prix par mois dans 17 villes, le module E-Contrôle du ministère de l’Économie nationale. Pris isolément, chacun de ces outils semble anodin. Mis côte à côte, ils dessinent une infrastructure de gouvernance numérique qui, si elle tient ses promesses, changera profondément la manière dont l’État congolais voit son économie — et la manière dont l’économie voit l’État.

Sur le plan budgétaire, la semaine a aussi tranché. La loi de finances rectificative 2026, déclarée recevable à l’Assemblée nationale, ramène le budget à 50 295 milliards de CDF — une baisse en monnaie nationale, mais un quasi-statu quo en dollars, et surtout une hausse de 6,9 % des recettes propres qui traduit, sur le papier, une mobilisation interne plus solide. Le Comité de conjoncture, de son côté, a voulu rassurer : prix stables, monnaie stable, malgré les turbulences mondiales et la guerre à l’Est. La cohérence de ce récit dépendra, comme toujours, de sa traduction sur les marchés de Kindu ou de Kongolo, où le kilogramme de maïs grimpait encore récemment jusqu’à 9 000 CDF.

Côté ressources, deux annonces marquent une accélération. À Mbanza-Ngungu, la Banque mondiale, la BAD et le FIDA ont confirmé leur intérêt pour un parc agro-industriel d’un milliard de dollars sur 105 000 hectares — 700 000 tonnes transformées par an, 20 000 emplois annoncés. Et l’Entreprise Générale du Cobalt a intensifié la formalisation de l’exploitation artisanale, avec un objectif limpide : récupérer une partie du milliard de dollars que la contrebande retire chaque année au Trésor. Deux dossiers différents, une même logique : transformer un potentiel brut — terres ou minerais — en flux mesurables, déclarés, fiscalisables.

Mais la phrase qui restera probablement de cette semaine n’est ni un chiffre ni un sigle. C’est celle du professeur Luzolo Bambi, devant le séminaire de l’IGF : la lutte anticorruption en RDC est « un mécanisme à trois jambes dont deux sont cassées ». La prévention fonctionne, la détection fonctionne, la répression judiciaire reste le maillon absent. Cette formule met en perspective tout le reste : à quoi servent la traçabilité, les outils numériques et les milliards engagés si, au bout de la chaîne, rien ne sanctionne ce qui est détecté ? Le FOMIN, dont le nouveau comité a promis de « préserver non pas nos biens, mais ceux de nos petits-enfants », devra répondre à des années de demandes d’audit restées sans réponse. La crédibilité de toute cette architecture — numérique, budgétaire, institutionnelle — se jouera là : dans la capacité, ou non, à transformer ce qui est désormais visible en ce qui est sanctionné.